Elections en Centrafrique : Trois questions à Wilfriedo Mescheba, Porte-parole de campagne de Anicet-Georges Dologuélé

En lieu et place d’une « revanche » espérée en mémoire de la défaite lors de la présidentielle de 2015, Anicet-Georges Dologuélé, en 2020, est arrivé en deuxième position avec 21,01% des suffrages exprimés, devant 14 autres candidats de l’opposition. Son Porte-parole de campagne, Wilfriedo Mescheba, Président Fédéral URCA Europe, s’exprime à l’issue de la réélection de Faustin-Archange Touadéra le 27 décembre 2020

Ziana TV : Comment s’est déroulé le scrutin présidentiel tenu en même temps que les législatives ?

Wilfriedo Mescheba (W.M.) : Je vous remercie de me donner la parole dès mon retour de Bangui. Je tiens tout d’abord à préciser que plus de 10 candidats contestent ces résultats et ont introduit des recours en contentieux auprès de la cour constitutionnelle. Le verdict sera connu le 19 janvier.

Pour revenir à votre question, nous sommes allés à ces élections avec la promesse du gouvernement et de la Minusca d’un plan de sécurisation de tous les bureaux de vote et de tous les candidats. Hélas, ce moment d’expression démocratique a été un vrai fiasco. Le plan de sécurisation promis fut un échec. Il n’y a pas eu campagne en dehors de Bangui et ses proches environs. Le scrutin s’est tenu dans un climat chaotique et une majorité de centrafricains (63%) a été privée de vote. Je salue le courage de nos compatriotes qui ont massivement voté partout où cela était possible, en bravant parfois la menace des groupes armés. Mais j’attire l’attention sur le fait que des régions entières ont été privées de vote. Dans certaines localités, les procès-verbaux, urnes et bulletins de vote ont été détruits et, dans d’autres localités, le vote ne s’est tenu que sur une heure ou deux, et dans seulement quelques bureaux de vote. Dieu merci, aucune vie perdue n’a été signalée à ce jour. Mais la faible participation interroge la légitimité des institutions qui seront issues de ce scrutin. Dans quelle mesure les concitoyens privés de vote reconnaîtront-ils l’autorité du président élu ? Les résultats provisoires annoncent des députés élus au premier tour alors que le matériel électoral de la circonscription a été détruit. Qui se sentira représenté par de tels députés ?

Ziana TV : Face à ces interrogations, quelle est la position de votre parti coalisé avec « Kwa na Kwa  » de l’ancien président François Bozizé ?

W.M. : Dès l’invalidation de l’ancien président Bozize, le MCU du président Touadéra fut le premier à formuler au « Kwa na Kwa » une offre d’alliance électorale. D’autres candidats ont suivi, mais sans succès. Le « Kwa na Kwa », qui avait pourtant besoin d’une alliance politique, a attendu le début de la campagne pour faire une offre dans le cadre de la COD2020. L’URCA et son candidat ont répondu à cette offre qui s’inscrivait dans le jeu démocratique en cours. La déclaration conjointe de Bossangoa des présidents Bozizé et Dologuélé a officialisé cette alliance électorale dont les contours restaient à formaliser. Malgré cela, les cadres du « Kwa na Kwa » ont très rapidement intégré nos équipes et nous avons travaillé ensemble pendant la campagne électorale, le jour du scrutin et dans la phase de remontée des résultats.

Nous avons été surpris du changement d’avis du président Bozizé qui, à titre personnel, a appelé au boycott du vote sans nous avertir. A cet appel se sont ajoutées les menaces des groupes armés qui ont interdit le scrutin, principalement dans les régions qui nous sont favorables. N’eut été l’absence de vote dans ses bastions, le président Dologuélé serait en train de constituer son gouvernement. Tels sont les faits. Nous regrettons profondément ces obstructions à l’expression démocratique. Je profite de l’occasion pour préciser que l’URCA est un parti démocrate et républicain. Nous sommes par essence opposés à toute forme de violence contre les intérêts des centrafricains. Nous considérons toutefois que les militants du « Kwa na Kwa » restent des citoyens qu’il faut impliquer dans le jeu démocratique national.

Les résultats annoncés par l’ANE sont une surprise pour tout le monde. On se demande bien où ils ont trouvé les chiffres proclamés ? Le président de l’ANE, avocat de métier, lit posément et proclame 31% de voix pour le candidat Dologuélé, la Minusca annonce le même score. Puis, ayant constaté que le total des scores atteignait 110%, un commissaire indique qu’il s’agissait d’une erreur et qu’en réalité le score de notre candidat serait de 21%. Comment croire qu’une telle erreur soit possible en pareilles circonstances ? La vérité est que les opérations électorales ont été bâclées durant tout le processus afin de favoriser le président sortant. Un second tour aurait été synonyme de victoire du candidat de l’URCA. Il fallait coûte que coûte déclarer le président Touadéra dès le premier tour. Au registre des irrégularités, des vidéos disponibles sur internet montrent des équipes du MCU se baladant avec du matériel électoral, des enveloppes de résultats scellés remises déchirées à l’ANE et, pire, des commissaires de l’ANE qui redressent manuellement des résultats afin de contourner des mesures antifraude contenues dans les serveurs informatiques dédiés à la compilation des

résultats. Toutes ces observations sont documentées et alimentent les requêtes adressées à la Cour Constitutionnelle. Nous faisons confiance aux juges de la Cour Constitutionnelle pour corriger les erreurs de ce processus électoral et offrir aux centrafricains un vrai choix pour leur avenir. Nous demandons à la Cour une annulation du scrutin afin de faire voter tout le monde. A minima, une prise en compte des irrégularités signalées conduira inévitablement à un second tour que nous souhaitons organisé dans de meilleures conditions afin d’apporter la légitimité nécessaire aux futures institutions nationales.

Ziana TV: En demandant un second tour, n’accentuez-vous pas une cartographie politique mettant une République de Centrafrique en proie à la balkanisation sur fond des tensions post-électorales ?

W.M. : Le jeu démocratique est difficile ; nous le pratiquons en sachant gérer les victoires et les échecs. C’est cela être démocrate. Le président Dologuélé l’a prouvé en 2016. Mais nous sommes en 2021 dans des circonstances où les abus ne peuvent plus être acceptés. Le plus urgent est la pacification du pays et le retour de l’autorité de l’Etat. Les tensions que nous connaissons prospèrent, hélas, faute d’un consensus national et républicain. Pendant le mandat qui s’achève, le partenariat avec les groupes armés fut la norme, au point d’en légitimer certains qui n’avaient aucune revendication politique. Ceci, malgré les souffrances de populations à la merci des chefs de guerre. Aucune protestation des forces démocratiques n’a semblé intéresser le pouvoir. Le régime du président Touadéra a fait des armes le seul mode d’expression respecté. Que s’est-il passé pour que ses partenaires armés se soient coalisés dans le but de faire partir leurs amis au pouvoir ? Le dialogue doit supplanter les armes.

A l’URCA, nous avons toujours considéré nécessaire la création d’un Front Républicain Trans-partisans en opposition aux groupes armés. Puis, ouvrir des pourparlers de paix véritablement inclusifs afin de parvenir à un accord de paix robuste engageant tout le monde. La recherche de la paix concerne tout le monde.

Vouda NGANOU