La Droite domine au Congo

Par Hervé MAHICKA.

Pour intro à ce papier, rappelons que derrière une position idéologique, il y a tout un système de pensée qui se combine pour la produire. Ceux qui soutiennent la peine de mort par exemple ont une conception forte de l’ordre, de la force de l’autorité publique et considèrent que chacun doit assumer la responsabilité individuelle de ses actes. L’approbation de la peine capitale n’est alors que le révélateur externe de tout ce système de pensée. Cette idée est classée à droite. Car à gauche on évitera cette peine capitale pour arguer du rôle de la société dans la défaillance de certains individus (« L’homme né bon mais il est corrompu par la société » disait Rousseau), et on attendra de l’autorité qu’elle recherche plutôt la réinsertion.

Tous ceux qui sortent des idées classables à G ou D ne sont pas toujours conscients de cette classification. Tel Mr Jourdain qui faisait de la prose sans la savoir (sans savoir en fait que tout langage est classé comme étant de la prose ou des vers). Ainsi tout le monde sort des idées de G/D ou neutres, même s’il n’en est pas conscient. Marquer alors une idéologie en G ou D va alors dépendre de l’inclination majoritaire des vues que défend l personne. On peut être athée et contre l’avortement, mais c’est rare. En général c’est toute une chaine cohérente.

Les idées elles-mêmes évoluent, si bien que certaines peuvent avec le temps être partagées par les deux camps. En France ça serait par exemple la laïcité, qui était au départ une idée exclusivement de gauche. Par contre, l’opposition à l’avortement reste une vision de droite, voire d’extrême droite notamment aux USA, alors que le point de vue de la droite française a évolué mais sans égaler en extrémité celle de la gauche.

J’observe les valeurs prédominantes chez les congolais, surtout sur les questions sociétales. J’en conclus que l’écrasante majorité des congolais peut être classée dans la droite la plus conservatrice, et les progressistes sont rares. Le conservatisme, pour simplifier, signifie que le passé (traditions, religions, héros mémoriels…) justifie ou inspire la société, ou qu’il faut garder le meilleurs du passé pour s’inspirer et ne pas se jeter dans des aventures vers l’inconnu qui nous changeront. Le progressisme, c’est de penser que nous sommes toujours libres de changer notre destin à tout moment et nous devons le faire.

Le congolais est généralement réfractaire au changement et à l’évolution, surtout des mœurs de la société. Macho, promouvant la prééminence de l’homme dans la société, ils jugent sévèrement l’indépendance des femmes et plus encore lorsqu’elle rime avec leur liberté sexuelle. De manière générale l’idée d’une société uniformisée domine avec une intolérance aux comportements non majoritaires comme l’homosexualité, les fumeurs, les athées, les jeunes aux commandes, les étrangers qui réussissent… (alors une femme, d’origine étrangère qui fume, et qui a changé de petit ami la même année, je ne vous dit pas le drame!!!). Liberticide, on se croit souvent le droit d’avoir à décider pour les autres (« ça, pas chez nous ! » ) dans un esprit toujours rétrograde (« ça c’est pas dans notre culture ça !» ce qui signifie que c’est pas bon à faire).
La démocratie pour eux c’est « la dictature de la majorité », vision très droitière, alors qu’à gauche c’est avant tout « le respect des minorités ».

On peut être conservateur et libéral, mais ce n’est pas le cas chez nous. On est conservateur et égalitariste. La liberté individuelle est souvent conçue comme un danger à la cohésion collective. Il faut faire comme tout le monde et de préférence comme les anciens le faisaient. Faire des études longues, se marier, faire des enfants, aider la famille, aller à l’église. Attention, on prie Jésus et on se cache pour les fétiches. Autrement, on est tête en l’air, égoïste, asocial, occidentalisé, raté, inutile pour la société.

La famille est très importante chez les congolais. Et peut-être même, il n’y a que ça qui compte. Dans son sens élargi au clan, au quartier, au village, à la tribu. Pas l’Etat. Trop loin, trop vague, trop impersonnel. Si bien qu’on a du mal à créer des réseaux de solidarité et de confiance au-delà des d’un cocon d’affinité. Les impôts sont par exemple très mal compris. On n’aime pas ça. Mais le député dont le salaire est gonflé pour en distribuer autour de lui alors qu’il est incapable voir incompétent à proposer une couverture sociale généralisée, lui il sera élu et réélu.
Nous essayons de reproduire ce qui ailleurs est la figure du patron local, très paternaliste, dont l’épouse s’adonne à la charité, l’entreprise qui créé un dispensaire pourvoit aux soins de santé de la communauté et la fondation privée qui porte le nom du père du patron, octroie des bourses aux jeunes etc. D’un chef, même politique, on attend qu’il soit un quasi-roi, et non un « primus inter pares », c’est-à-dire un premier parmi des égaux.

On s’affiche volontiers contre l’avortement ou contre les homosexuels au nom de la religion combinée à la tradition. On se base donc sur des fondements très conservateurs et anciens, et contre la liberté des individus dans la société. On n’a l’impression que l’acte individuel est commis sur tout le monde et va impacter tout le monde. Ainsi, l’homosexuel met en péril la survie de l’humanité (« si son père avait fait ça, il serait né ? »). La raison, ou pensée positive c’est-à-dire celle qui par l’objectivité permet de choisir un schéma rationnel, valeurs primées à gauche, ne sont pas celles que l’on met en avant au Congo (tradition, culture, religion… bref l’ancien, l’habituel).
L’identité communautaire dépasse la notion d’individu et même celle de l’humanité toute entière. Quand une bombe djihadiste fait un malheur, beaucoup de congolais de France qui se disent de gauche vont pourtant rattacher ce fait à toute une communauté identitaire. Ils vont plaider pour que la minorité se plie à la manière de vivre de la majorité, demander l’expulsion de ceux qui critiquent la France etc. Plus à droite tu meurs. Voire extrême droite. Pourquoi les congolais ont-ils une meilleure vision de la gauche que de la droite ? Surprenant pour un pays qui a rejeté le communisme où d’ailleurs il n’a jamais été très populaire. Effet CAF comme dirait Bishop Serge?
En interne, on est d’abord Kongo, entre Kongo on est avant tout lari, ou bembé etc. En extérieur on est d’abord congolais et on doit défendre sa différence avec le zaïrois par exemple. Le mbochi à qui on ne voyait aucune qualité en interne, devient alors un être supérieur et égal à soi face à tout zaïrois, face à tout sénégalais… Les congolais seraient les plus civilisés, ils n’ont pas d’accent mais tous les autres en ont, etc. Même lorsqu’on dit « les waras dont on se moquait hier ont prouvé qu’ils s’organisent mieux », c’est toujours une manière de les dénigrer pour dire que « même eux qui sont moins que nous y arrivent, alors c’est encore plus grave ce qui nous arrive»… Il y a n’a pas de vision de l’universel, de l’humanité, mais une forte communautarisation. On est xénophobe très volontiers et à l’unisson. La faute aux zaïrois, les libanais et les chinois qui nous dominent, les wara qui volent notre business… c’est une populisme qui reçoit tous les applaudissements. Avec des coups de main extérieur d’ailleurs. Le Burkinabé Ouattara très critiqué ici.

De l’héritage communiste est restée la grande attente envers l’Etat. Mais la encore, c’est un dirigisme souhaité qui est très proche de l’extrême droite. L’Etat qu’on souhaite, qu’on encourage ou que l’on défend, c’est celui de Poutine, de Kadafi, de Sankara… C’est celui qui ordonne aux entreprises privées, qui se garde des secteurs stratégiques mais dans une vision plus politique qu’économique du fameux stratégique. On va juger par exemple que le pétrole est une ressource stratégique parce qu’il induit un rapport de conflictualité avec l’extérieur (conflit identitaire, encore), mais l’économie numérique ou même l’agriculture qui rapportent plus que le pétrole, sont plus durables, contribuent plus à l’évolution humaine, industrielle, environnementale et sociale etc… ne va pas être jugé stratégique.

Les congolais sont à droite, très à droite, voire à l’extrême droite. C’est mon constat. L’extrême gauche a existé, mais la gauche progressiste je crois n’y a jamais vraiment vu le jour. Jamais. Pas même dans la diaspora.